Jusqu'au cou . . .

Pourquoi ?

D'abord parce que j'estime que tout homme, à un moment de sa vie, n'a plus le droit, --quelles que soient les préoccupations ou les raisons qu'il peut se donner-- de ne se préoccuper que des problèmes et des activités de sa vie professionnelle ou privée.
Il se doit d'agir dans un domaine de «bien public». Il doit, pour cela, choisir. Et, pour être efficace, ne pas se disperser. Se maintenir dans son choix malgré les sollicitations.

 

. . . Et comment s'en sortir
Alors que faire ?

Aucune solution ne semble suffisamment raisonnable pour être réalisable. Il ne resterait donc plus qu'à s'asseoir sur son derrière et attendre le miracle ou la catastrophe ? Je ne puis me résoudre à cette attitude. Je suis persuadé qu'il vaut mieux se battre. Dans tous les cas, l'action est plus réconfortante que l'inertie. L'action apporte l'espoir sans lequel l'homme ne peut vivre. La passivité engendre l'ennui, la morosité, et souvent le désespoir qui mêne parfois au suicide.

Dans 25 ans, il sera trop tard.

Paul-Emile Victor
(Jusqu'au cou... et comment s'en sortir, Ed. Nathan, 1979)


 
CINQ COURANTS DE PENSEE

La défense de l'homme et de son environnement n'est pas une mode (comme l'est, par exemple, celle des «aliments biologiques»). Une mode s'évanouit pour faire place à une autre. Ce n'est pas non plus une foi. Malgré les éléments religieux qui s'y mêlent: une prédiction de catastrophe (pour ne pas dire de fin du monde); un sentiment collectif de péché (contre la nature); un certain désir de pénitence;
un espoir, enfin, de salut (1).

Plusieurs courants de pensée ont fleuri sur la façon de parvenir au salut --c'est-à-dire «pour s'en sortir»-- et ont donné naissance à de véritables sectes.

La première --sans ordre de préférence-- affirme que rien ne pourra être fait sans changer la mentalité de l'homme. Elle est utopique. Seul l'état de guerre permet de changer rapidement cette mentalité, et les structures existantes. Nous sommes en état de guerre, il est vrai. Mais non ressenti. La psychose de guerre, qui permet ces changements, n'existe pas aujourd'hui. Je pense néanmoins qu'il faudrait, en effet, changer de mentalité, car l'erreur de base de nos sociétés est de confondre le pouvoir avec la sagesse et la richesse avec le bonheur.

La deuxième ligne de pensée prétend que la science est capable de fixer, pour les nuisances actuelles connues comme pour les nuisances futures encore inconnues, des «seuils acceptables». Elle est dangereuse, inquiétante. Elle est égallement outrecuidante, car elle affirme que l'homme sait ce qu'il fait... Je me demande ce qui nous permet une telle prétention, celle de l'infaillibilité de la connaissance, c'est-à-dire de la science et de la technique.

La troisième prêche la destruction de tout ce qui constitue la base de notre société aujourd'hui: ses motifs psychologiques, ses structures économiques et politiques et tutti quanti. Pour repartir à zéro et reconstruire en évitant les erreurs passées. Elle est irréaliste à tous points de vue et cette «reconstruction» qu'elle exige nécessiterait un effort d'imagination immédiat et total dont l'homme est bien incapable.

La quatrième est plus totalitaire encore, plus extrémiste. Seule la nature a droit de cité sur notre Terre. L'homme y étant devenu une excroissance cancéreuse doit, si nécessaire, disparaître pour que la nature puisse reprendre son cours normal. Aberrant! Je pense néanmoins qu'il est nécessaire que l'homme considère tout ce qui l'entoure comme aussi important que lui -- et important pour lui -- donc pour sa propre survie :la seule chose qui, en définitive, compte.

La cinquième, peut-être la moins utopique de toutes, propose de concentrer, autant que faire se peut, dans des secteurs réservés, toutes les activités humaines ayant un effet sur l'environnement et de controler ces activités et leurs effets de façon permanente. Aucun produit ne pourrait plus être déversé dans la nature, s'il n'a pas été prouvé qu'il est innofensif.

Cette ligne de pensée est évidemment combattue par techniciens, économistes et politiciens de tous poils sous prétexte qu'elle est technologiquement et financièrement irréalisable. Mais cela reste à prouver. Je reste persuadé que technologiquement la chose est possible.
Et que financièrement cette solution --quel qu'en soit le prix !-- serait beaucoup moins onéreuse, si elle était appliquée rapidement, que celles que nous seront obligés d'appliquer plus tard.

Paul-Emile Victor
(Jusqu'au cou... et comment s'en sortir, Ed. Nathan, 1979)

(1)Th. B. Taylor and Ch. C. Humpstone, "The Restauration of the Earth".

 


 

E n ce qui nous concerne, nous aurions aussi bien pu essayer d'agir en faveur des enfants handicapés ou des prisonniers politiques dans le monde.
N ous avons choisi d'agir sur l'environnement économique, social, culturel et humain des actifs sans emploi, captifs et précaires financiers...

... d'être des acteurs.

...en citoyens.

La Constitution de la Vème République, approuvée par référendum, texte fondateur de notre communauté, n'établit pas une citoyenneté censitaire, ni de sur-citoyen, ou de sous-citoyen.
Les captifs et précaires financiers ne sont pas un public, un usager, un consommateur, un client, un inadapté, un assisté, un exclus, un cas, une part de marché, un objet ...
Ils sont seulement et uniquement, entièrement des hommes et des femmes doués de raison et de conscience, responsables et sanctionnables, sujets adultes citoyens ...comme vous.

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